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Tarkovski par Trakovsky (ou l’inverse)


Par Marie-Anne SORBA
Le 01/12/2008

Sélectionné au dernier festival international du film de Bratislava, mention spéciale du jury de la 32e Mostra de Sao Paulo en novembre 2008, le documentaire de Dmitry Trakovsky, intitulé Meeting Andrei Tarkovsky explore la postérité du cinéaste russe. Né à Moscou en 1985, de parents émigrés aux Etats-Unis peu de temps après, le jeune réalisateur montre dans ce premier film qu’il est un digne héritier du maître du cinéma russe. Acclamé dans les festivals, le film n’est pas distribué en France, le coût élevé des archives d’Andrei Tarkovski empêchant pour l’heure sa commercialisation.



 
A une inversion de consonne près, Dmitry Trakovsky porte le nom du cinéaste russe dont il fait le personnage central de son premier film. Au public de Meeting Andrei Tarkovsky qu’étonne immanquablement la coïncidence, il assure: «Aucun lien de parenté». Mais si ce n’est le nom, les points de convergences entre les deux personnalités sont nombreux.

Dmitry Trakovsky évoque à travers son film le parcours d’un artiste contraint de quitter son pays natal faute de perspectives professionnelles à la mesure de ses aspirations artistiques. Tourmenté par la censure qui juge subversive la religiosité et le mysticisme qui imprègnent ses œuvres, le cinéaste, Lion d’Or de la Mostra de Venise en 1962 pour son premier film, L’Enfance d’Ivan, quitte l’Union soviétique pour l’Italie en 1982. A la même époque, les parents de Dmitry Trakovsky, enseignants en sciences, choisissent les Etats-Unis pour élever leurs deux enfants. Depuis, Dmitry Trakovsky n’a pas quitté la Californie.

«Mes parents sont partis en 1985, car ils avaient le sentiment d’être allés au bout de ce qu’ils pouvaient faire pour la société dans laquelle ils vivaient», explique Dmitry qui avoue n’avoir jamais vraiment demandé à ses parents les raisons qui les poussèrent à émigrer. Il est pourtant conscient de la difficulté de leur parcours: «Ce qui a été dur pour eux, comme pour beaucoup Russes, c’est qu’après leur départ, ils ont été considérés comme des ennemis…. A plus forte raison, quand les journaux le répercutent. Du jour au lendemain, mes parents ont perdu nombre de soutiens. Cela n’a pas été facile de faire le choix d’émigrer, avec moi et ma sœur. Nous avons vécu un mois en Italie, un autre mois en Autriche et, après avoir envisagé le Canada, nous sommes partis avec seulement deux valises pleines de fourrures à Los Angeles». La Cité des Anges. Un hasard?

Spirituelle, prophétique, fantasmagorique

La principale caractéristique de l’œuvre d’Andreï Tarkovski, c’est le mysticisme qui en émane. «La première fois que j’ai vu un film de Tarkovski», plaisante volontiers Dmitry Trakovsky, «c’était Nostalghia. Mais je n’avais pas été très fortement impressionné par le film. C’est peu à peu que j’ai découvert Tarkovski. Je n’ai pas toujours tout compris, mais j’ai ressenti quelque chose qui me dépassait. Il y a peut-être des choses que l’on comprend mieux avec l’âge». Rien n’est moins sûr: spirituelle, prophétique, fantasmagorique, l’œuvre d’Andreï Tarkovski déroute et fascine.

Avec Meeting Andrei Tarkovsky, Dmitry Trakovsky revendique la part russe de son identité. La Russie n’est-elle pas, elle aussi, spirituelle, prophétique, fantasmagorique? La langue s’est transmise, en famille, «réapprise» lors d’un premier «retour» en Russie, en 1996. Le voyage l’inspire, il se «reconnecte» avec son pays d’origine. Pour Dmitry Trakovsky, le lien avec la Russie est aussi religieux: «J’ai découvert la religion orthodoxe avec mon père. Il a participé au renouveau de la spiritualité en Russie, dans les années 1980. Il croyait dans la clandestinité; en tant qu’enseignant, il risquait de perdre son travail».

C’est avec son père, lors d’un pèlerinage dans un monastère orthodoxe de Californie du Nord, que Dmitry Trakovsky filme un jeune moine qui confesse, dans Meeting Andrei Tarkovski, que ses vœux monastiques sont liés à l’œuvre du cinéaste: «Tarkovski a changé ma vie». «C’était un 28 décembre, le jour du vingtième anniversaire de la mort de Tarkovski», ajoute Dmitry, un rien mystificateur. Le tournage commence en 2005 sous les meilleurs auspices.

Le terrible sentiment d’exil

En Italie, en Suède, en Russie, aux Etats-Unis, la caméra rencontre les collaborateurs de Tarkovski, acteurs et techniciens. A Florence, on retrouve le fils du cinéaste, Andreï Andreïevitch, qui revient sur le terrible sentiment d’exil qui inspira à son père son dernier film, Le Sacrifice.
Les relations du cinéaste avec les autorités soviétiques étaient houleuses. Avant la sortie du film en 1969, il est contraint de remonter son chef-d’oeuvre Andrei Roublev. Et c’est après Le Miroir, jugé hors normes par la nomenklatura du cinéma moscovite, qu’Andreï Tarkovski est contraint pour la première fois de quitter durablement son pays en 1974. Le film échappe à la censure et sort en URSS en 1975, mais les studios d’Etat Mosfilm refuseront désormais de financer les projets du cinéaste, trop personnels pour «servir les masses». Tarkovski doit chercher à l’étranger des fonds pour poursuivre son œuvre. Après un bref retour en Russie en 1981, il émigre définitivement l’année suivante. Après le tournage du Sacrifice en Suède, il découvre qu’il est atteint d’un cancer des poumons. La France l’accueille officiellement pour lui offrir les soins dont il a besoin. Début 1987, sa dépouille est inhumée au cimetière russe orthodoxe de Sainte-Geneviève-des-Bois.

Andreï Tarkovski est un cinéaste culte et l’on trouve un peu partout dans le monde des inconditionnels de son œuvre, des «fans absolus». En Russie aujourd’hui, seule Youlivets, petite ville au bord de la Volga, où Andreï Tarkovski passa son enfance, lui consacre aujourd’hui un petit musée. Andreï Tarkovski est né non loin de là, dans le village de Zavrajé. Ce dernier a été submergé lors de la construction des grands canaux de dérivation du fleuve dans les années 1930. En Russie, peu de preuves matérielles témoignent aujourd’hui de son existence. Pourtant, son œuvre continue d’inspirer les générations suivantes de cinéastes. On pense notamment à Alexandre Sokourov, réalisateur de Moloch et surtout de l’Arche russe en 2002, un plan-séquence de 96 minutes tourné en une seule journée au Musée de l’Ermitage, avec 850 acteurs et 1.000 figurants. Une autre Russie, vue à travers le prisme d’un cinéma hors norme.

http://www.trakovskyfilm.com/
 
 
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