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Le tableau boukhariote, entre planification et permanences culturelles


Par Clara SANDRINI*
Le 15/02/2009

L’Ouzbékistan est associé aux noms de villes mythiques comme Samarkand, Boukhara, Khiva qui fascinent par la grandeur de leur patrimoine historique. Lieux d’étincelles et de rencontres culturelles, elles sont le sanctuaire d’un héritage sacré que le 20e siècle soviétique a tenté de dompter, entre tradition et modernité.



 
Son territoire se trouve depuis toujours à la croisée des chemins[1]. Entre l’Europe et l’Asie, la Russie et la Perse, les sillons de la route de la soie ont modelé le paysage de ce pays. Un simple regard sur la ville de Boukhara interroge cette confrontation des cultures. Partout, une constellation d’usages se donne à lire dans l’espace, au croisement d’une ville (pré)fabriquée et d’une occupation spontanée.

Une politique urbaine singulière

Dès l’instauration de la république d’Ouzbékistan en 1924, la socialisation de la terre et l’abrogation du droit à la propriété privée s’imposent comme des principes fondateurs. L’espace de la ville devient un bien collectif à aménager et à occuper.
Le premier plan directeur de 1937, élaboré à Moscou, prévoit de détruire le centre hérité de la période musulmane. Les mosquées et madrassas sont fermées, les Khauz (bassins où les habitants viennent chercher de l’eau) sont asséchés pour cause d’insalubrité. Des microrayons[2] sortent de terre, les espaces extérieurs sont équipés et ne tardent pas à être aménagés par la population déplacée par quartier entier.
Les pouvoirs locaux insistent pour que les plans directeurs d’après-guerre intègrent la valeur historique du centre ancien. Les monuments sont mis en valeur et les bazars de la route de la soie sont fermés et réorganisés à l’extérieur de la ville ancienne. Plutôt que de détruire le centre ancien, un centre institutionnel moderne est édifié à proximité.

Une nouvelle histoire de Boukhara s’écrit ainsi durant la période soviétique, prolongée par l’Unesco et l’Aga Kahn à l’indépendance du pays en 1991. Le Président élu, Islam Karimov, doit alors faire face à l’ouverture des frontières au tourisme et aux résurgences culturelles, parfois conflictuelles.
La présence occidentale ouvre de nouveaux horizons économiques. Le tourisme de masse se développe à partir de 2001 et une aspiration aux modes de vie occidentaux amène à revisiter les modes de fabrication de la ville.
Une mutation importante du bâti s’engage alors, les échoppes à touristes et les hôtels remplacent les habitations du centre ancien et, petit à petit, le rêve de l’habitat pavillonnaire s’implante dans les consciences boukhariotes.

De nouveaux quartiers d’habitats sortent de terre au nord et au sud de la ville. La première opération, au sud, est lotie et vendue à partir de 2003: les parcelles sont de dimensions différentes, dessinées au gré des possibilités financières. La seconde opération, au nord, est en cours de réalisation: elle présente une organisation rationnelle, avec des parcelles identiques et clairement délimitées, toutes vendues aux enchères au plus offrant.

Le paysage de la mémoire

Le paysage boukhariote présente donc un tableau urbain associant le moderne, l’historique, l’ancien et le contemporain.
A l’image des pays occidentaux, le centre ancien se transforme à destination touristique: l’engouement pour le bâti ancien appelle une transformation des édifices mineurs de l’architecture boukhariote en hôtels et bed and breakfast.
Le centre se vide de ses habitants alors que la périphérie devient un lieu de vie privilégié, malgré son paysage de béton, ses friches industrielles et ses "ruines contemporaines", construites dans le temps de l’indépendance et aujourd’hui supports de projets expérimentaux. L’opération de logements en accession à la propriété réalisée en 2005 à l’est du microrayon n°5 présente ainsi une hybridation étonnante: la structure rigide et austère de l’habitat soviétique est surmontée d’un toit à deux pentes et agrémentée d’une clôture qui marque la limite de propriété.

La disparition du pouvoir moscovite n’empêche cependant pas le gouvernement, la région et la mairie de Boukhara de prolonger l’héritage de la nomenklatura: les constructions sortent de terre sans autorisation, la préservation des monuments historiques est confiée aux habitants et l’augmentation de la fréquentation touristique est une priorité.

Mais l’occidentalisation engendre un repositionnement des valeurs traditionnelles. Le commerce avec l’étranger n’est pas chose nouvelle, mais l’enrichissement spectaculaire de certains habitants a, un temps, fait vaciller le réseau d’entre-aide, avant d’amener à de nouveaux principes de redistribution des richesses. Chaque commerçant du parcours touristique habite un mahalla différent à qui il reverse une partie de ses bénéfices, ce qui permet d’assurer la survie du groupe social durant la période hivernale.

La population présente ainsi un phénomène étonnant de distanciation avec l’histoire officielle qui prolonge celle instaurée d’office durant la période soviétique. La mémoire, portée par la population, est partout omniprésente, semblant même trouver la capacité à assimiler, dépasser et adapter les ruptures de l’Histoire. Dans la ville ancienne, moderne et contemporaine, les habitants reproduisent les mêmes gestes et les aménagements spontanés sont guidés par les mêmes pratiques individuelles et collectives[3].

La ville de Boukhara apparaît donc comme un théâtre d’itérations temporelles. L’espace est qualifié par une constellation d’inscriptions sociales hiérarchisées de la famille (les patios et jardins), au groupe de familles (les placettes) et aux manifestations de quartier (les places).

La formalisation de l’image boukhariote

Toute la ville, polarisée par ses équipements nationaux, régionaux et municipaux, possède ainsi un espace collectif privatisé qui interroge les modes de fabrication de la ville contemporaine et la capacité d’intervention européenne.

L’hybridation des cultures est à l’origine d’un dépassement de la dualité «moderne-ancien» qui caractérise encore la conception des villes occidentales. La ville moderne soviétique est entrée dans le patrimoine boukhariote, elle est devenue le référent historique des habitants, laissant de fait la ville ancienne aux stratégies de développement touristique. Le centre ancien souffre d’une trop grande fréquentation entre avril et octobre. L’attribution d’une valeur marchande au cadre bâti est à l’origine d’un abandon qui nuit à l’image de la ville. L’histoire étouffe d’être trop saluée.

Le paysage périphérique a été très récemment déstructuré suite à la mise en application, le 1er janvier 2008, de la loi sur la privatisation des sols. L’armée a détruit les extensions bâties et les aménagements extérieurs qui qualifiaient l’âme des microrayons. Les extériorisations de cette culture aux règles tacites ont été effacées pour instaurer l’ordre et l’homogénéité urbaine, inspirés des villes occidentales. Les lieux de sociabilité ont disparu, remplacés par des tas de briques et des cratères qui rendent Boukhara lunaire.

L’urgence est évidente

Une politique de sauvegarde des acquis culturels exceptionnels de la ville de Boukhara doit émerger pour éviter la dislocation des lieux créés spontanément par la population et la fossilisation d’un patrimoine immatériel en permanente évolution.
Un parcours touristique plus vaste pourrait alors associer le patrimoine moderne comme la mairie ou le lac des Komsomol au nord de la ville. Des musées participatifs pourraient prolonger la tradition d’échange et ouvrir le dialogue entre visiteurs et habitants. Un découpage des sols et des règles topologiques pourraient guider les transformations des microrayons.

A l'évidence, ce projet obligerait à revisiter les doctrines architecturales et urbaines de notre société. Mais Boukhara, ville du silence, ouvre un champ nouveau pour les théories sur la ville, au croisement de la recherche et de l’action. Plus encore, elle offre la chance d’aiguiser le regard sur la ville contemporaine pour édifier une œuvre urbaine durable qui accepte, et transcende, le mouvement perpétuel.

[1] Catherine Poujol. « Géographie sacrée de l’Asie centrale: des lieux et des dieux », Hommes et terres d’Islam, mélanges offerts à X. de Planhol, édité par D. Balland, 2000, T.I, pp.449-469; Dictionnaire de l’Asie centrale, Paris, Ellipses, 2001; L’Ouzbékistan: la croisée des chemins, Paris, Belin, 2005.
[2] Les microrayons sont des unités de planification urbaine, comptant environ 5.000 habitants à Boukhara. Ils sont réalisés par phases (Voirie, équipements, logements) et habités par l’ancienne population du centre ancien. Les mahallas sont des organismes de gestion sociale d’origine religieuse. Les chefs de mahalla (les barbes blanches) dirigent la vie du quartier, tiennent un registre des naissances, des mariages et des décès. Ces unités d’environ 2.000 habitants sont l’entité sociale privilégiée pour la décentralisation de la gestion des espaces publics.
[3] Une récente mission organisée par l’Unesco a mis en exergue la transformation du patrimoine historique par les habitants: les maisons à patio du centre ancien ont subi les mêmes transformations que les microrayons ou les pavillons soviétiques.

* Docteur en architecture, Enseignante-chercheur à l’ENSA Toulouse.

Photo: Céline Bayou.
 
 
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