Revue - REGARD SUR L'EST
Regard sur l'Est, revue en ligne
Dernière mise à jour le 27/04/2017 - 01:18 Paris


Asie centrale
Balkans
Caucase
Etats baltes
Peco
Russie


Tous les dossiers


Contact
Ligne éditoriale


 

 

Itinéraires baltes



 


Lviv: la Cracovie oubliée


Par Sébastien GOBERT*
Le 01/03/2009

La plupart l’appellent Lviv, mais beaucoup préfèrent encore le nom Lwów. A moins de 80 km de la frontière polonaise orientale, cette ville est le produit d’une histoire intense d’échanges et d’influences diverses. Aux portes de l’Union européenne (UE), celle qui était avant 1939 la troisième métropole de Pologne est sans conteste ukrainienne aujourd’hui.



 
Elle est même une des vitrines du pays, un foyer de son identité, sa porte ouverte sur l’Occident européen. Mais les aléas de l’histoire et, plus récemment, les élargissements de l’UE et de l’Otan ont enraciné un peu plus Lviv et l’Ukraine hors d’Europe. Et si les Européens de l’Ouest redécouvrent, nombreux, les beautés de Cracovie en Pologne, l’Ouest ukrainien semble être encore un peu trop à l’Est pour en bénéficier.

Une promenade entre les lions

Lviv est l’expression exceptionnelle d’une histoire de carrefours. Fondée au cours du 11e siècle comme une étape majeure sur d’importantes routes commerciales, la cité n’a cessé de prospérer depuis, en attirant et protégeant de multiples communautés qui contribuèrent à sa richesse: ukrainiennes et polonaises bien sûr, mais aussi russes, allemandes, juives (Lwów abritait la troisième communauté juive de Pologne en 1939), hongroises, arméniennes ou encore cosaques. Et l’enjeu militaire qu’elle représentait lui a valu de connaître de nombreux propriétaires et occupants: Ruthènes, Polonais, Autrichiens, Russes et Ukrainiens. Sans omettre la période soviétique de 1944 à 1991, chacune des puissances occupantes a laissé son empreinte sur la ville.

Une promenade à travers le centre historique est le meilleur moyen d’en apprécier à la fois les charmes et l’histoire. Déambulant entre les multiples reproductions du Lion, emblème de la ville qui couvre monuments officiels, bouches d’égout et poignées de porte, on débute par les restes de fortifications et l’ancien arsenal, vestiges de la longue prospérité de Lviv. On peut ensuite flâner jusqu’à la place centrale, typique du rynek (place de marché) polonais. L’architecture des maisons qui entourent la place témoigne des influences allemandes, autrichiennes et italiennes. Du haut de la tour de l’Hôtel de ville Renaissance, on découvre les nombreux clochers qui dominent la ville: églises dominicaines, catholiques polonaises ou bien orthodoxes, ukrainiennes et russes, côtoient la cathédrale et le couvent arménien.

Lviv a en effet conservé intacts les témoignages des différentes influences ethniques, culturelles et religieuses des communautés qui s’y sont établies de manière distincte mais interdépendante. C’est un exemple remarquable de la fusion des traditions architecturales et artistiques de l’Europe de l’Est avec celles de l’Italie et du monde germanophone. Des architectes de toute l’Europe y ont développé des styles Renaissance, classiques, baroques, mais aussi sécessionnistes, Art nouveau ou Art déco. C’est à ce titre qu’en 1998, l’ensemble de la vieille ville a été classé au patrimoine mondial de l’Unesco.

La ville moderne: foyer de l’identité nationale

Du vieux centre, le visiteur descend sur la ville moderne en empruntant son artère principale, Prospect Svobody (avenue de la liberté). Cet axe permet de saisir quelques caractéristiques de Lviv. On y trouve ainsi le majestueux opéra inauguré en 1903, mais aussi quelques uns des cinquante musées de la ville (le plus grand nombre en Ukraine), qui regroupent plus d’un million et demi d’œuvres d’art. Dans un pays qui n’est pas forcément réputé pour son offre culturelle, Lviv apparaît comme un centre notable en la matière. La coexistence de différentes communautés a en effet constitué un terrain fertile pour les écrivains, poètes, et autres artistes locaux, célébrés par des monuments dispersés dans toute la ville. Ce dynamisme, et l’activité incessante de Prospect Svobody, sont alimentés par les 160.000 étudiants, répartis dans les différentes facultés de l’université de Lviv, créée en 1608.

Lviv, en tant que centre culturel et universitaire, s’est imposée comme foyer de l’identité nationale ukrainienne: au 16e siècle, Ivan Fiodorov y imprima le premier livre de l’histoire du pays et on y publia les premiers ouvrages et journaux en ukrainien. A travers la poésie, la littérature et l’activisme politique du 19e siècle, les intellectuels de Lviv définirent une histoire, une langue et une culture nationale. Au centre de Prospect Svobody trône ainsi un monument au poète Taras Chevtchenko, père de la littérature ukrainienne. Debout, celui-ci est représenté à côté d’une colonne dédiée à la «renaissance nationale». Lviv fut la première ville à déclarer en 1918 l’indépendance d’une éphémère république d’Ukraine. Sans surprise, durant la «révolution orange» de 2004, elle a été au cœur de la contestation contre le pouvoir central et la Russie.

Fondamentale pour comprendre la ville, cette position centrale dans l’identité nationale et le nationalisme ukrainiens ne peut faire oublier la place de Lviv dans d’autres imaginaires collectifs. Il suffit pour cela de continuer sur Prospect Svobody. A son extrémité se trouve la colonne d’Adam Mickiewicz, lui-même considéré comme le plus grand poète romantique polonais. Le monument est toujours un lieu de pèlerinage pour les touristes polonais. Et si 1% seulement des 830.000 habitants de la ville se déclarent Polonais aujourd’hui (contre 63% en 1939), Lviv et son passé demeurent des enjeux centraux dans les relations avec la Pologne, et donc avec l’UE.

Lviv, pivot des jeux politiques

Les évolutions récentes du cimetière Lychakivskiy sont un exemple qui illustre bien cet enjeu. La colline boisée où il est situé compte non seulement les tombes de plusieurs générations de Polonais, Ukrainiens, Russes ou Allemands, mais aussi des cimetières militaires, tel celui des «Aiglons de Lwów», les défenseurs polonais de la ville, morts entre 1919 et 1920. Détruit et transformé en dépôt de camions après 1945, ce lieu symbolique du patriotisme polonais a longtemps été une pierre d’achoppement des relations polono-ukrainiennes. Ce n’est qu’avec la révolution orange que le cimetière a pu être enfin restauré et ré-ouvert en juin 2005, amorçant une réconciliation entre les nationalistes des deux pays.


Cimetière Lychakivskiy. Le cimetière militaire polonais.

Lviv, porte d’entrée sur l’Europe, se trouve renforcée dans sa position par la ligne adoptée par le pouvoir «orange», c’est-à-dire la marche vers l’Otan et l’UE. Dans cette perspective, la ville est la mieux placée dans le pays, en tant que capitale régionale. C’est d’ailleurs la seule ville où le projet d’adhésion à l’Otan est soutenu à 73%[1]. Elle en est devenue un pôle majeur des tensions régionales qui déchirent et paralysent l’Ukraine depuis 2004. Pas étonnant, donc, que l’ancienne Premier ministre, Ioulia Timochenko, qui joue avec vigueur la carte du nationalisme, en ait fait son quartier général. Dans un pays divisé, les logiques et les intérêts de Lviv sont diamétralement opposés de ceux des grandes métropoles de l’Est du pays, russophones, ou même de la capitale, Kiev. Et l’indéfectible soutien antirusse de la Pologne voisine n’incite pas au compromis avec des régions ukrainiennes tellement différentes qu’elles en apparaissent distantes.

Cet état d’esprit se retrouve dans la vie quotidienne à Lviv: les thèmes des discussions, l’usage restreint de la langue russe, les Unes des journaux ou même le profil des restaurants. Le grand restaurant touristique Kryivka, par exemple, joue ouvertement sur les clichés concernant la mentalité russophobe des habitants en proposant des plats aux noms évocateurs de la Seconde Guerre mondiale ou des purges staliniennes: la «promenade de Buchenwald» désigne ainsi des pommes de terre sautées à la crème, juste à côté du «Cauchemar de Beria», en fait un gâteau au chocolat... A l’entrée, un employé s’assure que les consommateurs ne sont «ni Moscovites, ni communistes». Si le concept, unique en Ukraine, a été dénoncé par une alliance improbable de communistes et de nationalistes, les autorités semblent penser que les 650.000 couverts servis chaque année sont plus importants que les symboles!

La réalité du développement économique face à la crise

Porté par les investissements étrangers, et en particulier polonais (58,8 millions de dollars en 2007) et allemands, le dynamisme de Lviv en fait une des régions se développant le plus rapidement en Ukraine, même si le salaire moyen y reste encore un peu inférieur à la moyenne nationale. Forte de sa main d’œuvre qualifiée et réputée flexible, la ville peut aussi compter sur un réseau de transport et télécommunications plus développé que dans les régions orientales, d’anciennes spécialisations industrielles telles que la production de bicyclettes, et un dynamisme, modéré par la crise économique, des secteurs financiers et banquiers. Plus généralement, Lviv bénéficie de «l’effet-frontière» et de sa position centrale dans les échanges commerciaux. Même si le phénomène reste limité, de plus en plus de touristes, d’Ukraine et d’ailleurs, viennent découvrir la ville, qui se couvre de chantiers de rénovation, de marques occidentales et d’hôtels.

Les perspectives semblent prometteuses, puisque Lviv a été choisie comme l’une des villes qui accueillera certains des matchs de l’Euro 2012 de football[2]. La construction et la modernisation d’infrastructures telles l’aéroport, les routes, les équipements sportifs, hôteliers et sanitaires devraient déclencher un cercle vertueux de développement économique qui pourrait toucher l’ensemble de la région. Comme le maire de Lviv, Andri Sadovy, l’avait déclaré dès l’annonce, en 2007, de l’attribution des jeux, l’espoir est de «voir un nouveau Lviv» en 2012. A condition, toutefois, que les travaux s’accélèrent (la construction du nouveau stade a déjà été reportée deux fois) et que l’organisation de la coupe ne soit pas retirée à l’Ukraine, ce qui paraît de plus en plus probable…

D’autant que la crise financière contraint d’ores et déjà à revoir les attentes à la baisse. L’Ukraine a été le premier pays d’Europe à faire appel au FMI, en octobre 2008, se résignant à une politique de rigueur. Ce sont maintenant les investissements occidentaux qui se tarissent. Avec la crise, d’autres problèmes de fond se font d’autant plus sensibles: la corruption rampante, la pollution industrielle alarmante, les conditions sanitaires inquiétantes, ou encore la difficile et humiliante obtention des visas Schengen sont des questions de plus en plus pressantes et contribuent aux sentiments de frustration des habitants.

Métropole à la croisée des chemins, Lviv peut, comme le reste de la région, souffrir de ces difficultés. Mais sa position géographique de carrefour commercial lui assure un renouveau certain. De même, sa place sur les échiquiers politiques ukrainien et européen lui garantit une influence déterminante. Reste à savoir jusqu’où elle est prête a jouer la carte de sa différence avec les autres régions d’un pays a l’identité chancelante. En attendant, l’activité des rues de la vieille ville ne se dément pas, et offre toujours à l’œil le spectacle authentique d’un mélange de cultures diverses. A découvrir!

[1] Sondage réalisé le 4 septembre 2008.
[2] Sur ce thème, vois Sébastien Gobert, «L’Euro 2012 en Ukraine. Du conte de fées au désastre ?», Regard sur l’Est, 1er février 2009, http://www.regard-est.com/home/breve_contenu.php?id=925.

Sources principales
Kiev Weekly
Site de Business Ukraine: www.businessukraine.com.ua
Site officiel de la ville de Lviv: http://www.about.lviv.ua/

* Etudiant en Master II à l’IEP de Strasbourg, mention Politiques européennes, parcours franco-polonais.

Photos: Sébastien Gobert
 
 
Des Dranikis au sang
Kirghizstan, cuisine sous la yourte. Reportage
La nuit où la RDA est sortie du placard
Die Nacht, als die DDR aus dem Schrank kam
Serbie: Sexe, violence et cinéma
Kazakhstan, des lueurs glacées d'Astana aux beautés brutes des steppes
L’île-prison yougoslave de Goli Otok dans la littérature balkanique
Le théâtre Korniag: Loin de ce qu’on attendrait du Bélarus
 
Imprimer
Envoyer cet article par mail
Contacter la rédaction
Droits de reproduction et de diffusion réservés Regard sur l'Est 2017 / ISSN 2102-6017