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La langue albanaise comme vecteur identitaire
Dossier : "Politiques et pratiques linguistiques"

Par Fatime NEZIROSKI*
Le 28/03/2009

Géographiquement située entre l’Italie, la Grèce et les pays de l’ex-Yougoslavie (Monténégro, République de Macédoine, Kosovo, Serbie), l’Albanie -avec ses 3,5 millions d’habitants- est un pays peu connu. Sa langue, l’albanais, est pourtant parlée dans d’autres pays des Balkans, par cinq millions de personnes, notamment au Kosovo, dans la partie occidentale de la République de Macédoine et au sud-est du Monténégro.



 
Les caractéristiques géographiques et physiques des pays balkaniques, entre zones montagneuses, plateaux et vallées, ont favorisé le maintien de nombreux dialectes et sous-dialectes. Les deux principaux idiomes sont le «guègue» au Nord et le «tosque» au Sud avec pour limite naturelle le fleuve Shkumbin qui traverse l’Albanie. Le texte albanais le plus ancien date de 1555 bien qu’en 2002, un nouveau document ait été découvert, qui serait daté de 1210. L’albanais s’écrit en alphabet latin, après qu’ont été employés les caractères gotiques, grecs, slaves et arabes selon les influences et les époques. L’alphabet compte 36 caractères. Il a été défini en 1908, lors du Congrès de Monastir. En 1972, a été fixée la langue littéraire à forte dominante tosque. Elle est aujourd’hui la langue de l’administration et des médias.

La langue albanaise fut au centre de l'affirmation identitaire de la nation albanaise à la fin du XIXe et au XXe siècles. Qu'en est-il aujourd’hui, un an après la fondation d'un nouvel Etat, la République du Kosovo? Ce pays illustre le processus albanais de construction identitaire par la langue, mais il est également au cœur d’une problématique nouvelle, à savoir la fragilisation du vecteur linguistique en qualité de référent identitaire pour les Albanais.

La langue, fondement de l'identité nationale albanaise

La langue est, après l’échec des armes[1], au cœur de la lutte pour l’affirmation de l’identité nationale à l’époque du mouvement de la renaissance albanaise ou Rilindja. En l'absence d'un État, elle contribue largement à forger l’unité de la nation albanaise. Rappelons que les Albanais appartiennent à trois confessions religieuses et ont subi depuis l'Antiquité la domination de plusieurs royaumes et empires (romain, byzantin, slave, ottoman). Le facteur religieux n'est pas, par conséquent, un facteur d'unité.

Fondé sur la déclaration d’indépendance en 1912 à Vlora, un nouvel Etat albanais, dans les frontières d’aujourd’hui, est créé en 1919 à la fin de la Première Guerre mondiale et suite au traité de Versailles. L’homme fort de ces premières années est Ahmet Zogu, originaire du Nord de l’Albanie. Nommé ministre de l’Intérieur puis Président, il est proclamé roi de l’Albanie et des Albanais. Il faut souligner que le nouvel Etat albanais ne comprend géographiquement que les deux tiers de la population albanaise installés dans cette région des Balkans. Un tiers de la population albanaise se trouve en effet au-delà des frontières du nouvel Etat, dont une importante partie en Yougoslavie. Ahmet Zogu entreprend les premières démarches pour unifier la langue albanaise et pour créer une langue standardisée, une langue littéraire. Il décide qu’elle aura pour base le dialecte guègue parlé à Elbasan (loi de 1923).

En 1939, l’Albanie est envahie par l’Italie fasciste. La Seconde Guerre mondiale s’achève avec l’arrivée des communistes albanais qui libèrent le pays en 1944. Le nouvel homme fort est alors Enver Hoxha originaire du sud de l’Albanie. Il décide de poursuivre les efforts vers la standardisation de la langue albanaise mais basée sur la variante tosque, méridionale, qui commence à s'imposer. La problématique posée par l’élaboration de l’unité linguistique n’échappe pas aux vicissitudes politiques et l’équilibre entre le tosque et le guègue se trouve naturellement au cœur de cette question[2]. Un premier congrès linguistique est organisé en 1952.

Au Kosovo, région de l’Etat yougoslave, où la population albanaise n’a guère le droit de pratiquer sa langue en public, le dialecte guègue est le plus employé. Avec la chute en 1966 d’A.Rankovic, Premier ministre de Yougoslavie, la situation s’améliore et les intellectuels albanais du Kosovo entreprennent des démarches pour se doter d’une langue standard. Leur entreprise est naturellement construite à partir du dialecte guègue. Notons que des travaux dans ce sens avaient été entrepris parallèlement à ceux conduits en Albanie et ce dès 1952.

L’ouverture des liens entre l’Albanie et le Kosovo est désormais possible. Des rencontres portant sur les questions linguistiques ont lieu et permettent la confrontation des travaux. Un renversement de situation s’opère alors. Les Albanais du Kosovo décident de suivre la décision de l’Etat albanais et s’alignent sur le choix d’une langue standard basée sur le tosque. L’enjeu est de préserver l’identité culturelle albanaise au-delà des frontières étatiques.

En 1972, lors du congrès de l’orthographe organisé à Tirana, la création de la langue albanaise standard, en qualité de langue littéraire pan-nationale, est décidée.[3] Ce congrès voulait apporter avant tout "l’unité nationale au peuple albanais divisé en quatre Etats". Pour Rexhep Qosja, «l’Albanie a rendu possible que même les Albanais vivant en dehors des frontières de l’Etat national résistent dans leurs territoires et préservent leur identité»[4]. La langue est alors clairement posée comme l’un des moyens de résister à l'emprise des voisins slaves.

L'émancipation politique constitue-t-elle une rupture de l'identité nationale?

A l’heure actuelle, les contestations qui existent depuis 1972 sur le choix du dialecte tosque comme base de la langue standard se sont renforcées. L’organisation d’un nouveau congrès linguistique est demandée. Selon R.Qosja, ces contestations ont une inspiration à la fois régionale et politique; il revendique, lui, «le droit de chacun de s’exprimer dans la langue qu’il souhaite, le droit à "s’individualiser linguistiquement"».

Cependant, revenir à l’époque d’avant 1972 est pour lui un retour en arrière qui aurait de «graves conséquences politiques, spirituelles et nationales pour le peuple albanais». Il revendique en revanche l’enrichissement de la langue standard par les dialectes, donc son ouverture, une politique linguistique commune et pan-albanaise qui protégerait la langue des risques liés à la globalisation. Rexhep Ismajli[5] milite également pour ouvrir la langue standard aux langues régionales. En effet, la langue littéraire est aujourd'hui la langue officielle de tous les Albanais. Elle est essentiellement la langue de l'écrit. Mais dans les faits, et au sein des populations, les échanges sont principalement effectués en langue dialectale.

La langue standard s’affaiblit ainsi progressivement, une fragilisation à laquelle le Kosovo contribue de façon tout à fait singulière. En effet, en Albanie, le bilinguisme est très développé. L’histoire, le territoire, la diaspora sont autant d’éléments qui se combinent pour le développer. L'installation de nombreux Albanais aux Etats-Unis, au Canada, mais surtout dans les pays d'Europe occidentale se révèle être un risque pour la sauvegarde de la langue albanaise. Pour Xhevat Lloshi[6], cette cohabitation entre l’albanais et les langues étrangères rend indispensable le renforcement de la langue standard par un enseignement plus rigoureux, car la langue albanaise risque d’être marginalisée. Par ailleurs, au Kosovo, où la langue anglaise fait office de langue officielle du fait de l'administration internationale en place depuis dix ans, le bilinguisme se généralise.

La langue albanaise est ainsi confrontée à un double enjeu. D’une part, elle est devenue une langue d'ouverture, d’unification pourrait-on dire, à l'intérieur des frontières de l'État albanais mais aussi au-delà, notamment en assumant le rôle de fondement de l'identité nationale pour tous les Albanais dans les Balkans et dans le monde. La définition d’une langue albanaise littéraire de référence apparaît, dans cette perspective, essentielle. D'autre part, les grands changements qu'a connus la société avec le processus de démocratisation, l’intensité des flux de migration, la guerre du Kosovo et la présence d’une forte communauté internationale, entraînent dans le même temps le déclin de l’usage et de la forme de la langue.

Ainsi le plus grand danger qui guette la langue elle-même, au-delà de l’affirmation d’une langue commune qui transcende le clivage tosque/guègue, semble résulter du contact avec les langues étrangères. Ce phénomène n’est bien entendu pas récent mais aujourd’hui, outre le lexique (phénomène ancien), c’est aussi la syntaxe qui est affectée (plus récent). Avant même que n’ait été consolidé l’albanais littéraire, ce «nouvel albanais», reflet de la nature vivante de la langue, s’impose très rapidement car il est massivement véhiculé par les médias électroniques, mais aussi usité dans les discours des personnalités publiques qui en font par là même une nouvelle norme langagière adoptée légitimement par la population.

La langue standard risque donc fort d'être remise en cause dans les années à venir, au moment même où l’anglais s’impose in situ comme le vecteur linguistique international le plus employé. L’émergence d’une nouvelle langue albanaise peut aussi, dans ce contexte, devenir un moyen pour le nouvel État du Kosovo de s'émanciper et s'individualiser de l'autorité linguistique de l'Albanie.

[1] La Ligue de Prizren, créée le 10 juin 1878, tente de faire entendre par les armes les revendications des Albanais.
[2] La limite entre les deux zones géographiques où se parlent les deux principaux dialectes se situe au centre de l’Albanie, dans un axe Est-Ouest passant par la ville d'Elbasan.
[3] Le congrès a réuni 87 participants, dont des représentants de l'Albanie, des Albanais de la province du Kosovo, des Républiques de Macédoine et du Monténégro, ainsi que des Arbëresh d'Italie.
[4] Qosja Rexhep, "Le Congrès de l’orthographe trente ans après", Studia albanica, 2003. Critique littéraire albanais, membre de l'Académie des sciences et des arts du Kosovo, R.Qosja est l'auteur de nombreux ouvrages littéraires et d'écrits historiques.
[5] Ismajli Rexhep, "Standard Albanian and Other Balkan Languages", Studia albanica, 2005/2. Albanologue, linguiste et académicien, R.Ismajli est professeur à l'université de Pristina, et a été nommé président de l'Académie des sciences et des arts du Kosovo en 2002.
[6] Lloshi Xhevat, "Facing the Globalization: the Case of the Albanian language", Studia albanica, 2005/2. Linguiste albanais, Xh.Lloshi a collaboré à la rédaction du Dictionnaire de la langue albanaise contemporaine (1980, Tirana).

*Linguiste
 
 
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