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Itinéraires baltes



 


La révolution technologique venue de l’Est(onie)


Par Sébastien GOBERT
Le 01/06/2009

Les nouvelles technologies révolutionnent nos vies jour après jour. Le programme Internet de téléphonie gratuite Skype permet, par exemple, à des millions d’individus de dialoguer sans limites aux quatre coins du monde.



 
Mais qui sait où a été conçu ce logiciel? Le nom sonne anglophone certes. Mais aussi surprenant que cela puisse paraître, c’est l’Estonie, le plus nordique des Etats baltes, qui en est le berceau. Portrait de l’E-stonie, pionnière des technologies du 21ème siècle.

Vingt ans après la chute du Mur de Berlin, les regards que l’Ouest de l’Europe porte sur son Est sont encore empreints de clichés qui semblent inaltérables. La petite Estonie, par exemple, semble perdue dans une nébuleuse balte et postcommuniste, sans particularité propre si ce n’est celle d’être une terre grise, froide et inhospitalière, marquée par les séquelles de l’industrie soviétique et les tensions intercommunautaires.

Un «tigre balte»

Bien sûr, tout préjugé a, comme toute légende, son fond de vérité. L’Estonie souffre encore d’un décalage économique par rapport à l’Europe occidentale et scandinave. En 2007, le niveau de vie par habitant restait bien inferieur à la moyenne de l’UE-27 (67,9% de la moyenne UE-27 selon Eurostat); les équipements urbains, ou encore l’environnement portent la trace de l’héritage soviétique; les questions d’intégration de la minorité russophone ne sont pas toutes réglées et la construction d’une histoire commune aux différentes communautés nationales demeure problématique, comme en témoigne l’épisode du soldat de bronze fin avril 2007[1].

Néanmoins, l’Estonie est avant tout un pays qui, depuis longtemps, regarde vers l’avenir. Un des «tigres baltes», qui a cumulé de nombreuses années de forte croissance économique, adoptant et appliquant, dès 1991 et à une vitesse impressionnante, les principes de démocratie et d’économie de marché. Une des explications avancées par les Estoniens eux-mêmes: l’influence de la télévision «capitaliste» finlandaise qui, au-delà du Rideau de Fer, fut captée par la seule RSS d’Estonie à partir des années 1960.

La marche de l’Estonie vers la prospérité et la modernité semble inéluctable, et elle se montre dans certaines occasions plus ouverte et audacieuse que les pays de l’UE-15. Ainsi, avant son adhésion à l’Union en 2004, l’Estonie avait aboli toute barrière douanière dans ses échanges avec le reste du monde, sans exception. La gouvernance économique du pays apparaît de même assez éclairée: le gouvernement a ainsi réussi à profiter des années de croissance pour stabiliser les finances publiques, ce qui explique que l’Estonie résiste mieux à la crise actuelle que certains. Le Premier ministre Andrus Ansip a d’ailleurs fait sensation en déclarant, en janvier 2009, que l’Estonie participerait au mouvement international de soutien financier à la Lettonie voisine, à hauteur de 100 millions d’euros. Pourquoi un tel effet d’annonce? «Parce que nous le pouvons!», s’exclamait alors Marta Divine, conseiller du ministre des Finances.

Citons encore un dernier indicateur d’un développement économique maîtrisé: le taux d’émigration vers l’étranger, et l’Europe de l’Ouest en particulier, reste assez faible. Ainsi, seuls 16.000 habitants auraient quitté le pays sur l’ensemble de la période 2000-2008. On est loin des situations dramatiques d’émigration massive que connaissent la Lettonie, la Lituanie ou encore la Pologne: les Estoniens restent chez eux[2]!

Skype ou comment mener la révolution technologique

Mais la plus grande force de l’Estonie, c’est d’abord son rôle moteur dans le développement des nouvelles technologies. Déjà, avant 1991, les Soviétiques avaient prévu de développer la réponse au programme américain de «Guerre des Etoiles» sur le site de l’actuel Ülemiste City, un des principaux pôles d’innovation du pays situé dans la banlieue-est de Tallinn. Au cours des années 1990, l’Estonie a développé une véritable stratégie de Nation-branding en matière de nouvelles technologies, et notamment d’Internet, mise en avant par tous les acteurs de la vie politique et économique. Dès 1995, le gouvernement a lancé un vaste programme national baptisé «Tiger Leap» (le saut du Tigre), visant à populariser l’usage de l’informatique au sein de la population. Grâce à cette initiative par exemple, chaque école du pays s’est rapidement vue dotée de points d’accès Internet. Peu de temps après avoir recouvré son indépendance, «l’E-stonie» était ainsi née.

Tout comme leurs cousins finlandais ont en leur temps capitalisé sur la marque phare Nokia, Skype symbolise aujourd’hui la réussite technologique des Estoniens. Trois programmeurs estoniens, qui avaient auparavant crée KaZaA[3], sont à l’origine de ce logiciel lancé en 2003. Ahti Heinla, Priit Kasesalu et Jaan Tallinn sont nés dans les années 1970 et diplômés des universités de Tallinn et Tartu. Leurs premiers programmes furent des jeux informatiques, conçus dans leurs chambres d’étudiants. Ils dirigent depuis 2003 la compagnie Bluemoon Interactive, basée à Tallinn. Une réussite exceptionnelle, issue du contexte estonien, propice à l’innovation. Et pourtant, peu d’utilisateurs savent vraiment d’où vient Skype, assimilé au monde anglo-saxon ou, dans le meilleur des cas, scandinave. Et même pour ceux qui savent, les idées reçues ont la vie longue: ainsi, le magazine en ligne Le Crédit Suisse[4] titrait en septembre 2006 «Skype, une réussite balte». Et pourquoi pas simplement «estonienne»?

La révolution au quotidien

La «révolution technologique» est à l’œuvre en Estonie et façonne l’image du pays d’année en année. Ce qui rejaillit sur la population, éduquée et bien formée, très peu agricole (moins de 7% de la population active), de même que sur les structures d’éducation et de formation professionnelle. L’Estonie a ainsi réussi à faire valoir son expertise et sa valeur ajoutée au sein même de l’OTAN. Après les cyber-attaques dont certains sites gouvernementaux avaient été victimes en avril-mai 2007, le Centre d’excellence pour la CyberDéfense en coopération (CCDCOE), a été inauguré à Tallinn en 2008. Les Estoniens se retrouvent ainsi à la pointe de la recherche sur les défis cybernétiques de demain.

Cette avance se traduit très concrètement, dans la vie quotidienne. Ainsi, les «hotspots», points de connexion à l’Internet sans fil, sont innombrables dans la capitale estonienne, et très souvent libres d’accès, que ce soit dans un bar, une gare ou sur une place publique. De même, il est possible de régler son ticket de parking ou de bus par l'intermédiaire de son téléphone portable.

Si l’innovation et l’Internet haut débit semblent irriguer l’ensemble de la société estonienne, il faut cependant établir une distinction entre les grandes villes du pays et ses régions plus rurales et moins développées. Et si 91% des habitants déclarent utiliser régulièrement Internet, seuls 55% des foyers disposaient en 2008 d’un ordinateur. Dans un pays où «Internet, c’est désormais aussi indispensable que l’électricité»[5], le risque existe que la «fracture numérique» vienne s’ajouter aux clivages qui divisent déjà la population.

La démocratie en ligne

Cette révolution est portée à bout de bras par le gouvernement lui-même, qui a introduit l’Internet dans les rapports quotidiens entre l’Etat et les citoyens. En premier lieu en étant le premier gouvernement d’Europe à se passer de papier lors de ses conseils des ministres: depuis 2001, les ministres cliquent d’un dossier à l’autre, s’échangent les fichiers en temps réel, et leurs décisions sont mises en ligne par des adjoints avant même la fin de la réunion. Gain de temps et d’efficacité, économie de papier et effort de transparence: les leçons à tirer de cette expérience sont nombreuses.

Pour les Estoniens, c’est la vie politique dans son ensemble qui se retrouve en ligne, à travers consultations citoyennes, sessions parlementaires ou débats électoraux. Plus que tout autre pays, l’Estonie a cherché à utiliser l’Internet pour renforcer le débat démocratique. Un million de cartes d’identité électronique ID-kart ont été distribuées à la population (1,3 million d’habitants au total). Elles offrent un accès centralisé et sécurisé à une quantité impressionnante de services publics et privés: impôts en ligne (90% des contribuables remplissent leur déclaration sur le Net), demandes de papiers à l’administration, accès à son compte en banque, à sa facture d’électricité, au dossier scolaire de ses enfants et bientôt à son dossier médical.

L’aspect le plus marquant de cette démocratie en ligne, et celui qui soulève le plus de questions, reste le vote par Internet. Instauré lors des élections locales de 2005, le système connait un relatif succès. En 2007, ce furent 3,4% des électeurs inscrits qui ont utilisé l’e-vote, soit 30.000 citoyens. Sans que le taux d’abstention diminue pour autant (40% en 2007), ce qui était le but premier du gouvernement. Quoi qu’il en soit, le dynamisme intellectuel de cette jeune démocratie fascine, et il est salué à travers le monde. Ainsi, l’ONG américaine Freedom House Research Institute a placé en avril 2009 l’Estonie en tête de son étude sur les libertés sur Internet. Selon le rapport, le pays offre un «accès très large [à Internet] et une forte protection des droits des utilisateurs et des données personnelles». Une consécration bien méritée. Après tout, le Riigikogu (Parlement) a bien promu l’accès à l’Internet comme un droit de l’homme de base.

L’Estonie s’affiche donc aujourd’hui comme la terre de tous les possibles virtuels. La petite nation met un point d’honneur à mener la course au développement technologique et les innovations à venir s’annoncent fascinantes. Reste que l’économie n’est pas (encore) toute virtuelle et que les problèmes de pollution et de restructurations industrielles, en particulier à l’est du pays, demeurent bien concrets. La stratégie nationale est avant tout une opération publicitaire très efficace, mais il serait dangereux de résumer l’Estonie à «l’E-stonie.»

[1] Sur cette question, voir notamment: Eva Toulouze, «Dans les coulisses des troubles à Tallinn», Regard sur l’Est, 1er juin 2007, http://www.regard-est.com/home/breve_contenu.php?id=739 et Céline Bayou, «Entretien avec Michel Foucher: Deux visions d’une histoire encore individuelle», Regard sur l’Est, 15 mai 2007, http://www.regard-est.com/home/breve_contenu.php?id=735.
[2] A titre de comparaison, le gouvernement letton affichait en janvier 2008 les chiffres suivants: 50.000 personnes avaient quitté la Lettonie depuis son adhésion à l’UE en 2004; 80.000 personnes supplémentaires étaient estimées susceptibles de quitter le pays d’ici à 2010.
[3] KaZaA est l’un des réseaux informatiques Peer-to-Peer (souvent abrégé P2P) les plus répandus, qui permet à plusieurs utilisateurs éloignés d’échanger fichiers informatiques, musiques et vidéos.
[4] Andreas Thomaan, «Skype, une réussite balte», Crédit Suisse Online Publications, 9 septembre 2006. http://emagazine.credit-suisse.com/app/article/index.cfm?fuseaction=OpenArticle&aoid=163167&coid=7805〈=FR
[5] Citation de Veljo Haamer, responsable du développement de l’Internet sans fil en Estonie.

Sources principales:
Site officiel de l’institut estonien de statistique : www.stat.ee
Site d’Eurostat : www.ec.europa.eu/eurostat
Site du Journal du Net : www.journaldunet.com
Site de ID-kart : www.id.ee

Photo: http://estonia.blogsome.com
 
 
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