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Les dynasties de pétroliers kazakhs
Dossier : "Dépendance énergétique à la Russie"

Par Hélène ROUSSELOT
Le 01/10/2009

La forme de dépendance énergétique du Kazakhstan à la Russie la plus communément comprise est celle du réseau des tubes d'évacuation des hydrocarbures, construits à l'époque soviétique. En revanche, la question de savoir s'il existe une dépendance en termes de ressources humaines est plus rarement évoquée.



 
La formation d'ouvriers et de techniciens devient quasi immédiatement une des préoccupations du parti bolchévik; dès qu'il prend, en 1919-1920, le contrôle des puits de pétrole de la région Oural-Emba, située au nord-ouest de la future RSS du Kazakhstan, le régime organise le travail sur ces puits, en y recrutant de la main d'œuvre kazakhe. Endommagés par les troupes des armées blanches, les puits doivent être remis en état de fonctionnement après leur départ.

La kazakhisation progressive du secteur pétrolier

Un centre d'apprentissage, ouvert à Gourev (actuel Atyrau), au bord de la mer Caspienne, en novembre 1923, est transféré un an plus tard à Dossor, c'est-à-dire à proximité des premiers gisements exploités dans la région depuis 1911. Un des objectifs est d'augmenter la proportion des Kazakhs parmi les élèves et les ouvriers du secteur. La première promotion de l'école de Dossor (1927) compte 5,2% de Kazakhs, la suivante 17,8%. Une deuxième école s'ouvre à Gourev en juillet 1930. Au cours des années 1931-1932, les deux établissements forment 720 élèves dont 510 Kazakhs (soit environ 70%). Le réseau d'écoles commence à croître dès la fin 1929.

La formation «sur le tas» est aussi une voie encouragée par la direction du trust Embaneft, fondé en 1922 à Moscou puis transféré à Gourev en 1929. Le nombre total d'employés de ce trust croît de 3.120 personnes en 1928-1929 à 8.114 en 1935. Les Kazakhs constituent presque la moitié des ouvriers d'Embaneft dès 1928-1929 et ce taux s'accroît jusqu'en 1935. Dans l'ensemble des salariés du trust, la proportion est en revanche moins grande, mais ne cesse d'augmenter, elle aussi, sur la même période. Le processus de «kazakhisation» du trust, qui est le plus gros producteur d'hydrocarbures dans la RSS du Kazakhstan d'avant-guerre, est donc particulièrement avancé chez les ouvriers, à la veille de la terreur des années 1937-1938. Au cours des «purges», 6.400 personnes sont arrêtées dans la région d'Aktioubinsk, située dans la partie occidentale du Kazakhstan, à une centaine de kilomètres de la frontière avec la Russie. Parmi les 143 personnes travaillant dans le secteur des hydrocarbures. 55 sont condamnées à mort pour des motifs politiques. Parmi ces 143 travailleurs, 53 étaient Russes, 26 Kazakhs, 21 Allemands, 15 Ukrainiens, et 11 Juifs. Ces pertes humaines ne sont pas sans conséquences sur la production du trust et le parti doit recruter des personnes qualifiées pour les exploitations de Temir. Aussi au cours des dix premiers mois de 1939, onze personnes sont embauchées, dont deux Kazakhs.

Avant la Seconde Guerre mondiale, la région d'Aktioubinsk, fait figure de «mauvais élève» en ce qui concerne la «kazakhisation» du secteur. Au début des années 1930, pas un seul travailleur du secteur pétrolier de la région n'est Kazakh. Néanmoins, cette situation évolue très vite puisque dès 1933, 635 personnes dont 287 Kazakhs acquièrent des compétences de foreur, de chauffeur et de gestionnaire, à Temir, situé à un peu plus de 100 km au sud de la ville Aktioubinsk.

Le rôle des autres républiques dans la formation des élites pétrolières kazakhes

L'Azerbaïdjan, première région pétrolière russe puis soviétique jusqu'en 1940, concourt à la préparation d'ouvriers du Kazakhstan, notamment dans le domaine du forage. Le «père de l'industrie pétrolière kazakhe» Safi Outebaev[1] sera diplômé, au début des années 1930, de l'Académie industrielle de Bakou. Par ailleurs, dès les années 1919-1920, le Parti communiste fait appel aux centres d'apprentissages existant déjà à Gourev et à Dossor pour former les premiers techniciens kazakhs. Au niveau fédéral, il existe aussi les cours des responsables du Commissariat du peuple (puis du ministère) à l'Industrie pétrolière qu'a suivis notamment Kanatkali Sariev, nommé, en 1945, responsable de l'exploitation de Jaksymaï, située dans la région d'Aktioubinsk.

L'institut Goubkin du pétrole[2] de Moscou sera aussi un vivier important de cadres puisqu'en est diplômé, entre autres, Ravil Tcherdabaev, tout premier ministre de l'Industrie du pétrole et du gaz du Kazakhstan indépendant. D'autres hauts responsables en sont diplômés, comme Karabalin Ouzakbaï qui a occupé successivement les postes de vice-ministre de l'Industrie pétrolière et gazière, et de président de la compagnie nationale KazMounaïGaz (KMG)[3], ainsi que A. Baljanov, directeur général de l'exploration et production de KMG, Kenjebek Ibrachev l'un de ses vice-présidents, et T. Naouchiev, l'un de ses directeurs exécutifs. Mais la république socialiste soviétique du Kazakhstan avait constitué, avant 1991, ses propres institutions dans le secteur des hydrocarbures.

Création d'instituts de formation et de recherche au Kazakhstan

Les premiers instituts de recherche scientifique, constitués dès la fin du XIXème siècle à Ouralsk, sont consacrés au domaine agricole et à la santé. Ceux dédiés au pétrole, avec leurs laboratoires correspondants, sont organisés avant la Seconde Guerre mondiale au sein d'entreprises pétrolières comme Embaneft, puis Aktioubneft, à l'initiative du centre pétrolier du Commissariat du peuple à l'industrie pétrolière de l'URSS. L'un d'eux, KaspiïMounaïGaz, institué en 1940 à Gourev et partie intégrante de Kazakhstanneftekombinat, a participé à la construction des tubes CPC (Caspian Pipeline Consortium) et «Kazakhstan occidental-Chine» ainsi qu'à l'exploitation du gisement de Karatchaganak.

La création d'instituts du pétrole et du gaz dans la république n'a jamais cessé. Plusieurs ont été créés au sein d'universités, après l'indépendance, comme celui de l'«Université technique nationale kazakhe K. Satpaev» en 2003 et dont des professeurs ont été formés aux États-Unis, en France, et au Japon notamment. L'institut de l'université technologique du Kazakhstan sud qui porte le nom de l'écrivain kazakh M. Aouezov, est fondé en 2006 à Chimkent.

Des structures privées ont été également mises en place avec le concours du programme européen d’aide technique TACIS, d'entreprises pétrolières comme Chevron et du fonds britannique Know-How qui a financé un système de formation par correspondance avec le Collège du pétrole et de l’énergie à Oxford. En août 1995, plus de 4.000 spécialistes avaient suivi des programmes destinés aux employés du gisement de pétrole de Tengiz.

Hormis l'apparition d'instituts liés à l'exploitation des régions pétrolifères, la géologie a été l'un des moteurs de la fondation de l'Académie des sciences de la RSS du Kazakhstan.

Fondation de l'Académie des sciences de la RSS du Kazakhstan

En 1927, l'organisation de l'expédition kazakhe de l'Académie des sciences de l'URSS, dirigée par l'académicien A. Fersman a pour but de connaître les ressources naturelles du Kazakhstan. Le 8 mars 1932, à l'initiative de la direction de la république, est constituée une première base de l'Académie de l'URSS au Kazakhstan. Aux deux départements de la botanique et de la zoologie qui la composent alors, sont ajoutées la géologie et l'histoire en 1935. En 1938, cette base est transformée en filiale kazakhe de l'Académie des sciences de l'URSS. Elle connaît un développement important pendant le conflit mondial. Le nombre de collaborateurs (tous métiers confondus) passe d'une centaine de personnes en 1938 à 1.400 après la guerre.

Le 1er juin 1946, la filiale kazakhe acquiert le statut d'Académie des sciences de la RSS du Kazakhstan. Elle sera dirigée jusqu'en 1964 par le géologue Kanych Satpaev (1899-1964). L'étude des ressources naturelles et des hydrocarbures au Kazakhstan doit beaucoup à ce premier académicien kazakh. C'est en effet sous sa présidence de la session de l'Académie des sciences de la RSS, en 1935, qu'est abordée la question de l'essor de l'exploitation pétrolière dans la région péricaspienne. Puis, toujours sous son impulsion, est constituée en 1946 la base scientifique de recherches de l'Académie pour la région Oural-Emba, afin d'en étudier les ressources. En 1956, elle est réorganisée en Institut du pétrole de l’Académie des sciences de la RSS du Kazakhstan et, en 1960, en Institut de la géologie et de géophysique. Il est transféré au ministère de la Géologie de la république en 1963. En 1972, il est transformé en Institut scientifique de recherches géologiques (KazNIGRI).

Le développement de l'industrie du pétrole a concouru à la formation de cadres nationaux dans ce secteur. Au début des années 1980, sur les 35.000 employés du secteur pétrolier, les deux cinquièmes du bassin de Mangychlak et les quatre cinquièmes du bassin de Oural – Emba sont des Kazakhs. Outre cette «kazakhisation» du secteur, se produit également la constitution d'une élite de techniciens nationaux: sur les 4.500 ingénieurs et techniciens du secteur pétrolier, un tiers est kazakh. Les enfants de certains de ces cadres vont, à leur tour, suivre cette voie et constituer ainsi des «dynasties» du pétrole, à l'instar des familles Kartmagambetov, Kamalov (Souhan et Nourlan), des frères Tcherdabaev, et des Balgimbaev père et fils. Ce dernier, Nourlan, succédera à R. Tcherdabaev de juin à octobre 1994 comme ministre du Pétrole et du Gaz, avant de devenir Premier ministre du Kazakhstan jusqu'en 1999.

Cette indigénisation des ouvriers et cadres du domaine pétrolier voulue par le pouvoir bolchévik et poursuivie tout au long du régime soviétique, ainsi que la constitution d’une élite kazakhe dans les sphères industrielles et politiques a permis au Kazakhstan de ne pas se trouver en déficit de main d'œuvre à l'avènement de son indépendance, comme ce fut le cas pour un autre pays colonisé, appartenant à une autre sphère géopolitique, comme l'Algérie.

[1] Safi Outebaev est né en 1909 à Atyrau et décédé en 2007 à Almaty. Il fut le premier ingénieur pétrolier kazakh, et directeur du trust Mangychlakneft, établi en 1964 à Chevtchenko.
[2] Ivan Mihaïlovitch Goubkin est né en 1870, en Russie. Il entre à l'Institut des mines de Saint-Pétersbourg en 1903. En 1917, il étudie aux Etats-Unis la structure des gisements de pétrole. A son retour en Russie, en 1918, il participe à la mise en place des services des mines et de la géologie de la Russie soviétique. Il entre à la commission du Comité du pétrole en 1918 sur les instructions de Lénine. Il fonde la revue «Neftianoe khoziaïstvo» et en restera le rédacteur jusqu'à la fin de sa vie.
[3] KazMounaïGaz est instaurée en 2002 par la fusion des deux entreprises KazakhOïl et Transport Nefti i gaza. Son siège est à Astana.

Sources principales:
Adaev J, Nourbaev Z., Neftianaia Entsiklopediia Kazakhstana, Astana: Natch. Neftegaz. Kompaniia «KazakOjl», 1999
Baïdosov Z. B., Seïtpagambetov J. S., Soultangalieva G. S., Nourjanov R. N., Aktioubinskaia neft : istoria i sovremennost, Аktobe, 2000
Kiinov L. K., Pouti razvitiia neftianoï Mangystaou, Neft i gaz, 1999, N°2
Noursoultanova Liazat N., Razvitie neftianoï promychlennosti Kazakhstana v gody Velikoï Otetchestvennoï voïny (1941-1945 gg), In-t istorii i etnologii im. Tch.Tch. Valihanova. - Almaty: 2005
Temirgaliev Kouspan, Z. Borba za neft Kazakhstana: partiïnoe roukovodstvo razvitiem neftianoï promychlennosti : 1926-1970, Alma-Ata, 1982

Photo: Adiljan Saougabaev (Touka)
 
 
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